



Ne
vous laissez pas abuser par son parcours artistique dans le Tanztheater
allemand. C'est d'abord une âme latine qui anime et inspire
cette danseuse et chorégraphe implantée à Reims depuis
vingt ans.
Ses deux dernières créations en sont la preuve, empreintes
d’un esprit singulier, dada et latino à souhait.
Sensible dès l'enfance aux puissances des mémoires individuelles
et collectives, elle en explore tous les aspects pour créer des
pièces surprenantes par l'ampleur et la diversité des registres
abordés.
De l'humour caustique à la drôlerie candide; et du retour
de la douleur jusqu'à la poésie nue d'une danse tendue vers
l'essentiel.

Marilén Iglésias-Breuker par Bernard Weber
Je l’ai rencontrée, il y a vingt ans. D’un
pas ferme et résolu, elle posait les pieds sur le sol de Champagne
Ardenne. Elle arborait avec élégance un chapeau picaresque
dont les larges bords dissimulaient mal des regards pleins d’impertinences
et brasillant de révoltes, riait en cascades cristallines et parlait-
argentine polyglotte- merveilleusement un français aux saveurs ultramarines.
Elle était venue en résidence à la Maison de la Culture
de Reims pour danser, et aussi, pour faire chatoyer les vingt faces de
son Icosaèdre labanien : c’était le nom,
disait-elle de la compagnie qu’elle venait de fonder avec Luc Petton, « le
danseur plus rapide que son ombre ». Les missions et les tournées
succédant à la résidence, elle prolongea si longtemps
son séjour, en créant, en animant, en fédérant,
qu’à la fin elle s’installa. De résidente, elle était
devenue sans pose ni pathos, résistante. Elle se prépare
aujourd’hui à souffler les bougies d’un joyeux anniversaire.
Vingt ans après, comme pour les mousquetaires d’A.Dumas, tout a
changé sauf l’essentiel : la beauté, l’allure,
l’humour en toutes circonstances et le goût du paradoxe, mais aussi
et surtout la pratique ( à la manière des sages) constante et opiniâtre
d’une pensée-corps et d’un corps-penser dont l’objet
serait le mouvement, la hantise : le transcendant, la vérité :
l’immanence au monde et le ressort secret :
la joie.
Marilén jubile jusque dans ses œuvres les plus graves, c’est
la condition même de sa danse, puisqu’il y va de sa pensée.
Elle fait partie de ceux-là, artistes, philosophes ou savants, qui selon
H. Miller s’affairent à polir des lentilles dans l’espoir
d’un improbable événement :
«
Un jour la lentille sera parfaite; et ce jour-là nous percevrons tous
clairement la stupéfiante, l’extraordinaire beauté de ce
monde ».