



" - Que savez-vous sur
Buenos Aires ?
- Maradona, disparus, tango "
Manuel Vasquez Montalban
Au
son du tango et autres musiques latines la chorégraphe argentine
Marilén
Iglesias-Breuker nous entraîne, par delà l'iconographie de son
pays, vers son histoire et ses contradictions.
Le burlesque cède la place à la gravité lorsque la danse
se livre à l'abîme que 30000 disparus ont ouvert dans les mémoires.
Humour, dérision, gravité et colère: un spectacle funambule.

Le jeudi 22 novembre à 19 H 30
Les vendredi 23 et samedi 24* novembre à 20 H 30
Le dimanche 25 novembre à 15 H
Au Théâtre du Lierre
22, rue du Chevaleret - 75013 Paris
Réservation impérative au 01 45 86 55 83
*Le 24 novembre, soirée spéciale au bénéfice des avocats des familles de disparus avec la participation de Sophie Thonon, avocat, et en partenariat avec France Amérique Latine.
Une création de Marilén Iglesias-Breuker
avec la collaboration de Luc Petton (conseil artistique), Raul Pajaro Gomez
(plasticien, scènographe) et Myriam
Peralta (Plasticienne).
Sur une musique de Cecilia Arditto, mise en lumière de Sylvie
Vautrin et des Costumes de Josefa Prada et Cecilia Rius.
Interprètes : Véronique Bauer, Marilén
Iglesias-Breuker, Barbara Falco, Guillaume Lemasson, Katja Petrowick,
Gaël Sesboué
Chorégraphies des vidéos : Margarita Bali, Cristina
Cortés,
Grupo Krapp, Gerardo Litvak, Soledad Pérez et Inés
Sanguinetti.
Réalisation: Margarita Bali et Marilén Iglesias-Breuker
Remerciements: Eva Maria Blotta, Christina Cortés et Ana Deutsch
Entretiens: Eve de Bonafini (Madres de Plaza de Mayo), Nana Bevillaqua
Production : Icosaèdre, en partenariat avec le Grand
Théâtre de Reims. Avec le soutien du Ministère
de la Culture-DRAC de Champagne-Ardenne, le Conseil Régional
de Champagne-Ardenne/ORCCA, la Ville de Reims, le Conseil Général
de la Marne et de l’ADAMI. Spectacles en coréalisation avec
le Théâtre du Lierre.
Argentina Sola? par Bernard Weber
La dernière création de Marilén Iglésias Breuker, « Argentina sola ? », est un spectacle chorégraphique et théâtral directement inspiré de la récente crise économique, politique et sociale en Argentine. Conçue comme un parcours dans le théâtre elle agence installations plastiques, petits actes théâtraux, projections vidéo, initiation à l’art du tango et pièce de danse, invitant les spectateurs à embarquer pour une Argentine intempestive.
Elle a été présentée pour la première fois le vendredi 18 novembre, au Grand Théâtre de Reims.
Dans le hall du théâtre ses marbres, ses ors, ses degrés …à même
le sol recouvert d’une couverture, un corps, comme un cadavre,
que l’on ignore forcément ou plutôt qui nous oblige à le
contourner Quelqu’un le touche du bout de son escarpin comme
un animal mort, abandonné sur la chaussée… Brouhaha,
une foule ordinaire de gens allant au spectacle. Et là quelque
chose d’incongru : quelqu’un à terre… et
puis derrière une banderole déployée comme un
bouclier deux ou trois individus dansant se déplacent :
manifestants ou piquet de grève ambulant, piqueteros..
Le bannière déposée devient écran :
des images s’y projettent, l’Argentine , des Argentins,
des enfants, des quais, des corps dansant, les membres disloqués
d’une poupée, épars sur le sol et des rires d’enfants…Bruits
et cris, sifflets, rumeurs de manifestations. Quelque part, éphémère,
par intermittence, on voit passer la ronde vive et obstinée
des folles de mai.
On nous invite à prendre un ticket, échangeable contre
un verre de vin à l’issue de la représentation,
de couleur bleue ou rouge. Si c’est rouge le parcours passera
par une leçon de tango, si c’est bleu, ah, nul ne sait
ce qu’il adviendra… Selon ce qu’on se sera vu attribuer
on suivra les talons aiguilles de dames très tango, ou les
pas déterminés d’une danseuse investie du rôle
de guide pour touristes européens…Dans les deux cas,
on est mené, accompagné par des sourires et des politesses
exquises, à découvrir l’Argentine new look, ou
relookée, celle d’après les généraux,
les Malouines mais aussi celle d’après la débandade
boursière et la débâcle économique et
sociale de ces dernières années….celle de maintenant
quoi, tout à fait présentable si l’on n’est
pas « trop regardant »…Et donc, en dépit
des signes que nous font les grands placards d’images mouvantes
projetés sur les murs du théâtre où des
corps se déglinguent, s’hystérisent sur des quais
de gare, ou succombent au fond des fosses de garages, nous nous rendons à l’invite
pressante d’assister, dans le foyer du théâtre, à de
petits spectacles forains pleins de naïvetés, de poupées
et de marionnettes, exhibant Maradona, les gazons du Mundial, l’icône étoilée
du Che et les pantins articulés du tango emblématique… Au
fond, tout va bien, tout va mieux, on a le regard distrait du touriste,
rassuré vaguement par la prospérité de façade,
l’humour et l’exubérance de ces gens, subjugué par
l’élégance et l’autorité de la danseuse
de tango, le bras, la jambe surgie de la robe fendue montrant le
pas et le chemin vers la salle de spectacle.
Donc, on entre et l’on s’installe dans les ors et la
pourpre des balcons du théâtre. Quels sont ces spectateurs
immobiles et gris auprès desquels il faut s’asseoir ?
Que regardent elles ces poupées de chiffon inertes, classe
morte de spectateurs. Elles contemplent la leçon de tango
qui s’achève sur la scène, les figures un peu
hésitantes auxquelles s’enhardissent deux ou trois couples
d’impétrants ; elles écoutent, fantômes
impavides, les confidences du professeur de tango, danseuse et chorégraphe,
qui s’abandonne, après que se sont dispersés
les élèves, aux souvenirs et plus encore à sa
mémoire argentine… Le drapeau argentin tendu sous le
balcon d’une loge présidentielle s’illumine, une
silhouette apparaît, nos voisins muets et sourds soudain violemment éclairés
retournent à l’ombre…une généalogie
de la démocratie perdue, la sombre succession des dictateurs
et des présidents fantoches et l’ombre grandissante
de la cohorte des assassinés envahissent comme le débordement
d’une eau noire la voix de la chorégraphe, une voix
qui s’amenuise et se perd, à la fin, noyée. Un
incommensurable chagrin.
Maintenant, à regarder l’immense coussin grisaille contenu
aux quatre coins par des bornes anguleuses et bientôt les corps
vêtus de couleurs indécises qui vont s’y hasarder,
il semble bien qu’on se soit laissé mener jusqu’aux
confins de l’Hadès, ce royaume des ombres qu’Ulysse
eut le privilège de visiter vivant…Il ne s’agit
pas d’un enfer–celui-ci fut du temps des vivants que
l’on jetait dans les caves de l’Ecole de Mécanique –mais
bien de ce non lieu où les étreintes embrassent le
vide, les cris et les pleurs se perdent dans la brume, les apparitions
se noient dans l’ombre…
Un quatuor de danse comme une plainte infinie, où les danseurs
errent, nageurs spectraux ballottés, engloutis, rejetés
par la vague molle et grise du néant ; une pièce
de danse construite comme un labyrinthe qui n’aurait pas d’issue,
livrant ses danseurs à l’insignifiance de la mort, à l’effacement
de l’oubli…Par où l’on rejoint, spectateurs
aux yeux dessillés, la ronde obstinée des folles de
mai.
On sort. Dans les coursives, on vous sourit et l’on vous rappelle
le ticket bleu, le ticket rouge. Oui, venez boire. Au foyer, il y
a un bar. Venez parler autour d’un verre de vin d’Argentine,
un Malbec peut-être ? Ah, j’oubliais de vous préciser,
durant le spectacle les ticket bleus ont subi une dévaluation
de 50 %, vous ne pouvez plus prétendre qu’à un
demi-verre…..On rit.
«
Argentina sola », un ticket pour un voyage aux sources
de la colère…
au Grand Théâtre de Reims, le 19 novembre 2005
Bernard Weber